France, qu’as-tu fais de la liberté de la presse ?

La défiance envers la presse qui s’est traduite ces derniers mois par des actions des Gilets jaunes ciblant tant les organes de la presse écrite que télévisée, aussi bien que les journalistes et notamment ceux des chaînes d’information en continu est à prendre au sérieux.

Une pancarte brandie lors d’une manifestation de Gilets jaunes sur laquelle on lit « Médias, propagande d’Etat ». Des journalistes insultés traités de « ramassis de journaleux à la solde du gouvernement ». La crise sociale qui a démarré le 17 novembre est révélatrice d’un malaise qui couve depuis des années. C’est un fait, les Français se montrent de plus en plus méfiants à l’égard des médias et de l’information. Les journalistes sont assimilés à la caste dirigeante du pays dont on soupçonne, à tort ou à raison, qu’ils en partagent les secrets voire les privilèges.

La liberté de la presse est un des principes fondamentaux des systèmes démocratiques. Toute atteinte à cette liberté marque un recul de la démocratie. Or, en France, les grands quotidiens nationaux, toutes les chaines d’info en continu, les grands hebdomadaires de la presse écrite ainsi que les chaines de télévisions privées sont concentrées entre les mains d’une poignée de milliardaires. Bouygues, Xavier Niel, Bolloré, Dassault, Patrick Drahi et Lagardère constituent cette oligarchie médiatique qui contrôle l’information dans notre pays.

Bolloré peut se permettre de censurer tel documentaire sur le Crédit Mutuel, déprogrammer tel autre sur la guère Hollande-Sarkozy sans susciter d’autre réaction qu’un communiqué de protestation des syndicats de journalistes. Qu’importe le respect de la démocratie, de l’indépendance de la presse et du droit à une information libre. Les grands principes qui ont toujours guidé l’idéal des journalistes sont aujourd’hui bafoués. La loi des milliardaires prévaut sur l’intérêt général.

Conditions rigoureuses

Face à cette toute puissance de l’argent, la déontologie des journalistes ne peut plus jouer le rôle de garde-fou qui était le sien. Une grande enquête réalisée par la Scam (Société civile des auteurs multi-média) sur la condition des journalistes est là pour en témoigner. Sur les 3 700 journalistes interrogés dans cette enquête qui se déroule tous les cinq ans, ils ne sont que 56 % à bénéficier d’un statut permanent, alors qu’ils étaient 62 % lors de la dernière enquête. La concurrence est rude pour entrer dans la profession. Chaque année 500 postes se libèrent pour cause de départ à la retraite alors que 2 500 apprentis journalistes sortent diplômés des écoles. Les conditions rigoureuses imposées à ceux qui veulent obtenir leur première carte de presse sont responsables de l’augmentation de la précarité dans la profession. Les statuts précaires ont littéralement explosé passant de 30 % en 2001 à 50 % en 2009 et 70 % en 2018.

Dans le même temps les pigistes sont passés de 28 à 42 %. Et leurs conditions de travail se sont dégradées. L’une d’elles explique qu’après 22 ans de piges elle n’est plus en relation avec le rédacteur en chef mais avec un coordinateur média qu’elle n’a jamais rencontré. Une autre qui perçoit 15 euros net par feuillet précise dans cette enquête : « On ne me demande ni de réfléchir, ni d’avoir des idées. Les sujets sont très dirigés avec des mots à mettre dans le chapeau, un déroulé à suivre, parfois ce sont des phrases entières qui sont imposées… j’ai l’impression de fournir du contenu, de remplir ». Où est passé le droit à la liberté d’informer ?

La condition du correspondant de presse est pire encore. N’ayant pas le statut de journaliste, il est payé 1,50 euro la brève et 27 euros l’article d’une page avec photo. On apprend aussi par cette enquête que France 24 n’a plus aucun pigiste salarié à l’étranger. Ceux-ci sont rémunérés sur facture via des sociétés tierces qui prennent leur commission au passage. En même temps que les droits du journaliste pourtant inscrits dans la Déclaration des devoirs et droits des journalistes sont rognés, les tâches qui lui sont imposées se sont multipliées. Le rédacteur est aussi devenu photographe, vidéaste, monteur, secrétaire de rédaction. « On n’a plus le temps de vérifier, de réfléchir » lâche un journaliste d’une chaîne info. Un autre âgé de 44 ans qui travaille dans la presse écrite explique : « Je fais ce métier avec passion depuis plus de 20 ans. Lorsque j’ai débuté on me demandait d’écrire pour des lecteurs, aujourd’hui pour des clients ».

A la question posée : « Au cours des cinq dernières années, considérez-vous que l’exercice de votre métier s’est amélioré, maintenu ou dégradé », 74 % des journalistes ayant participé à l’enquête ont répondu « dégradé ».

Les trois-quarts des journalistes ! Un signal d’alarme inquiétant pour une démocratie. Thomas Jefferson qui fut le troisième président des Etats-Unis d’Amérique et l’un de ceux qui ont fondé le pays affirmait : « Notre liberté dépend de la liberté de la presse et elle ne saurait être limitée sans être perdue ». Or, le pouvoir ne cesse par des lois d’encadrer à chaque fois un peu plus la liberté des journalistes, autrement dit le droit à la libre information des citoyens. On pourrait aussi s’interroger dans cette période de remise en cause du système sur le rôle de l’Etat dans la régulation et l’attribution des fréquences et des réseaux. Une manière peu démocratique d’écarter ou de limiter le droit d’expression de ceux qui dérangent. En France il y a encore beaucoup à faire pour rendre à la presse sa liberté.