Notre-Dame : Pourquoi une telle précipitation ?

Macron a-t-il un conseiller patrimoine dans son équipe ? Il faut croire que non. Car avant d’annoncer que la cathédrale serait reconstruite en cinq ans, il aurait dû prendre l’avis d’un spécialiste des monuments historiques.

« Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation » dit le proverbe. Une fois encore ce fanfaron de Macron a parlé pour dire une sottise. Au lendemain du sinistre qui a partiellement détruit Notre-Dame de Paris et avant même que les experts se soient prononcés sur l’état de l’édifice il a cru bon d’affirmer dans une intervention télévisée : « Nous rebâtirons la cathédrale Notre-Dame plus belle encore et je veux que ce soit achevé d’ici cinq années ».

Un volontarisme inquiétant. Le locataire de l’Elysée n’a pas fixé le délai au hasard. En 2024 doivent se dérouler à Paris les Jeux olympiques d’été. Il compte bien être là pour l’inauguration et il ne peut imaginer que ce joyau du patrimoine mondial situé au cœur de la capitale soit fermé aux visiteurs du monde entier pour cause de travaux. Pour Macron, ce n’est pas le monument en lui-même qui prime, c’est le calendrier politique. Or, la cathédrale Notre-Dame est une vieille dame fatiguée, balafrée par un incendie qu’on nous assure « accidentel » et qui mérite d’être traitée avec tous les égards.

Si l’édifice parait avoir plutôt bien résisté, la chute de la flèche en flammes, l’effondrement de la clé de voûte et l’incendie de la toiture ont modifié l’équilibre des forces qui maintiennent la stabilité de la structure. Avant d’envisager le moindre projet de reconstruction, les experts devront vérifier que les pierres chauffées par la chaleur intense du brasier tout comme le mortier qui les solidifie ont résisté tant aux flammes qu’à la pression de l’eau des pompiers. La consolidation de pans de murs entiers de l’édifice parait inévitable.

Projet de loi d’exception

Il convient de s’interroger aussi sur la petite phrase de Macron qui veut rebâtir Notre-Dame « plus belle encore ». Qu’est-ce-à dire ? Comment interpréter ces trois mots ? La propension du chef de l’Etat à vouloir précipiter les choses ne présage rien de bon. Ce projet de loi d’exception adopté en conseil des ministres et qui autorise l’établissement public créé pour la circonstance à s’affranchir des règles strictes applicables à la protection du patrimoine interpelle jusqu’aux professionnels.

Dans une lettre publiée dans Le Figaro (29/04/2019), 1 170 conservateurs du patrimoine, architectes des monuments historiques et professeurs d’histoire de l’art, tant Français, qu’Anglais, Italien, Américain, Japonais ou Argentin ne cachent pas leur inquiétude. Chose rare, ces professionnels appellent le chef de l’Etat au sens des responsabilités : « Vous avez déclaré, Monsieur le Président, vouloir restaurer Notre-Dame. C’est notre souhait à tous, mais pour ce faire n’effaçons pas la complexité de la pensée qui doit entourer ce chantier derrière un affichage d’efficacité. Prenons le temps du diagnostic. L’exécutif ne peut se passer d’écouter les experts… Nombre de ceux-ci se trouvent dans votre administration au ministère de la Culture. Sachons reconnaître leur expertise, prenons le temps de trouver le bon chemin et alors, oui, fixons un délai ambitieux pour une restauration exemplaire non seulement pour le présent, mais aussi pour les générations à venir ». Un sage conseil que l’impétueux Macron va devoir méditer. On comprend mal cette exigence de précipitation. Cette course contre la montre qui aurait pour résultat d’achever de défigurer un édifice déjà sérieusement endommagé. Une double peine en quelque sorte que les Français, et, au-delà, les amoureux de Notre-Dame dans le monde entier ne sont pas disposés à accepter.

Après la consolidation se posera la question du chantier de restauration. Reconstruire, bien sûr ! Mais comment et avec quels matériaux ? A l’heure du choix, outre les experts du patrimoine et les autorités religieuses il paraîtrait normal de consulter aussi les donateurs. Tous ceux, mécènes, chefs d’entreprises, collectivités locales ou simples particuliers, qui ont versé leur obole pour aider à restaurer la cathédrale.

Restauration à l’identique

Une restauration qui doit, évidemment, se faire à l’identique. Il n’est pas question de modifier quoi que ce soit à la cathédrale. Il est inenvisageable d’employer d’autres matériaux que ceux utilisés à l’époque de sa construction au XIIe siècle. Pour remplacer « la forêt » de vieilles poutres détruite par l’incendie il faudra abattre des chênes séculaires, faire sécher les grumes et les traiter avant d’en faire des poutres. Cela prendra, bien sûr, du temps. Mais les bâtisseurs de nos cathédrales, architectes, ingénieurs, maîtres d’œuvre, maçons, sculpteurs, charpentiers, couvreurs, menuisiers, spécialistes du vitrail entre autres corps de métiers travaillaient pour l’éternité. La plupart d’entre eux n’ont jamais vu l’achèvement de ce gigantesque chantier commencé en 1163 et qui a pris fin en 1345. Il a fallu prés de deux siècles pour réaliser cette prouesse technique, cette œuvre architecturale majeure. Ce grand livre de pierre, témoignage vibrant du peuple chrétien qui, planté au cœur de Paris, a vécu et souvent rythmé les grandes heures de notre histoire nationale. Qui peut s’arroger le droit de toucher à ce patrimoine séculaire ?