Patrimoine : il y a péril en la demeure!

Le dramatique incendie de Notre-Dame de Paris aura au moins eu une heureuse conséquence. Celle de donner un coup de projecteur sur l’importance de notre patrimoine historique, mais aussi sur sa grande vulnérabilité.

La France est-elle digne de son patrimoine ? Quand on constate l’élan de générosité qu’a suscité en France, mais aussi partout dans le monde, la destruction de la flèche et de la toiture de notre vénérable cathédrale, la réponse ne peut être que positive. Les Français ont une fascination quasi amoureuse pour leur passé et l’histoire glorieuse de leur pays. Au fil des siècles, des générations de bâtisseurs ont construit un patrimoine architectural unique au monde. De tous les pays on vient découvrir nos châteaux de la Renaissance, nos églises gothiques et nos chapelles romanes. La France est la première destination touristique mondiale avec 87 millions de visiteurs accueillis en 2017. Un chiffre en constante augmentation année après année.

Un engouement qui a rapporté cette même année la bagatelle de 53,7 milliards d’euros de recettes aux caisses de l’Etat. Face à cette manne providentielle tombée du ciel, la France se montre pourtant d’une indécente et pitoyable pingrerie. Seulement 300 millions d’euros sont alloués chaque année à la restauration et à l’entretien de nos monuments classés, soit 3 % du budget du ministère de la Culture, sachant que le budget de ce ministère ne représente qu’à peine 1 % du budget de l’Etat. Une somme ridicule qui en dit long sur l’intérêt que le chef de l’Etat, tout comme son gouvernement, porte à notre patrimoine et à ses 43 000 monuments classés. « Cela fait 20 ans que le patrimoine est le parent pauvre du ministère » déplore Jack Lang dans Le point. Nous ne sommes pas, loin s’en faut, des thuriféraires de l’ancien ministre de la Culture de François Mitterrand. Nous avons eu l’occasion de l’épingler dans ces mêmes colonnes. Néanmoins, force est de constater qu’il fut un vrai défenseur de notre patrimoine. C’est lui qui créa au début des années 80 l’Ecole du patrimoine, devenue depuis l’Institut national du Patrimoine. Sous son ministère le budget alloué aux monuments historiques fut doublé ce qui permit de réaliser de vastes opérations de restauration comme celle du Louvre, de la façade occidentale de Notre-Dame, ou la réhabilitation de la grande halle de la Villette entre autres.

L’arbre cache la forêt

Une véritable politique d’entretien et de restauration du patrimoine ne doit pas se limiter aux seules opérations spectaculaires qui concernent des monuments historiques connus. Il ne faut pas que l’arbre cache la forêt. Car pendant que des crédits leur sont affectés, combien de châteaux, d’églises ou d’édifices de proximité en très mauvais état sont laissés à l’abandon par la rue de Valois ? Les professionnels du patrimoine s’en émeuvent et ne cessent de tirer la sonnette d’alarme. En vain ! Par tous les moyens l’Etat se désengage misant sur le mécénat d’entreprise pour pallier au manque criant de crédits. Mais là encore, la « générosité » des mécènes s’exerce – peut-on vraiment le leur reprocher ? – au profit de monuments ou de bâtiments en vue recouverts de bâches qui servent de support publicitaire à leur marque.

Stéphane Bern ne cesse de dénoncer cette situation. En janvier 2016, dans une interview à Libération cet amoureux de l’Histoire déclarait : « La France est un pays visité par 86 millions de touristes. Si çà continue ils vont visiter des ruines. L’Etat n’a plus d’argent. Les propriétaires privés non plus. Il faut sauver nos trésors, c’est notre pétrole ». Chargé par Emmanuel Macron d’une mission de sauvegarde du Patrimoine en 2017, il s’investit dans le lancement du Loto du Patrimoine qui rapportera plus de 20 millions d’euros à la Fondation du Patrimoine. Un vrai succès, mais cependant une goutte d’eau dans l’océan des sommes qui seraient nécessaires à la sauvegarde de ces « Chefs d’œuvre en péril » pour reprendre le titre d’une émission culte de la télévision française des années 60-70.

Produite par l’historien Pierre de Lagarde, elle avait permis d’attirer l’attention de l’opinion publique sur l’état d’abandon de notre patrimoine. Grâce à l’afflux de soutiens, de dons et la mobilisation de bénévoles plus de 150 monuments avaient pu être sauvés de la ruine. Il est vrai qu’à l’époque le ministre en charge des affaires culturelles au gouvernement était un certain André Malraux.

Plus d’un demi-siècle plus tard, Stéphane Bern continue à se battre avec l’énergie du désespoir. Et il arrive parfois à l’animateur de se sentir bien seul dans son combat. Ainsi le 5 mars 2019 sur France 2, il pousse un grand « coup de gueule » et menace de se retirer de la mission qu’il a accepté bénévolement de mener : « Je suis un rebelle. On m’a nommé à cette mission. Si maintenant on ne veut plus que je fasse cette mission on n’a qu’à me la retirer, dit-il avant d’ajouter. Mais tout le monde ne rapporte pas 50 millions d’euros grâce à la générosité des Français ».

De l’argent il y en a en France. Si les caisses de l’Etat sont vides, paraît-il, les Français disposent d’importantes sommes d’argent qui dorment sur leurs comptes. Pourquoi le gouvernement ne propose-t-il pas d’étendre la défiscalisation portée à 75% sur les dons des particuliers pour la restauration de Notre-Dame à l’ensemble des dons destinés à l’entretien et à la rénovation de notre patrimoine?